éthique

Risque social – Irrationalité et pensée magique contemporaines – L'hypothèse Bourdieu

Culture et Nature - Des mots et des expressions pilonnent comme des météorites l'espace social - Nombreux sont ceux qui les invoquent pour ériger des positions rationnellement intenables - Hypothèse d'une source

[NDLR : une ébauche rapide pour un risque social élevé]

Des mots et des expressions comme des météorites, traversent de plus en plus fréquemment l’espace commun et réalisent un véritable bombardement social : domination masculine, matrice, genre, hétéronormativité patriarcat, hétéronomie, assignation, division arbitraire, nature, culture, violence symbolique…

Ces expressions sont issues des sciences sociales et elles trouvent une audience chaque jour plus importante et active qui s’en saisit comme moyens de propagandes, de positionnements social ou de revendications (néo-féministes, LGBTQI+, indigénistes, séparatistes,…)

En soi, cela n’appelle aucune critique : le mot est indispensable pour dire la chose, pour faire oeuvre épistémique ou donner le moyen de la lutte : poser et exprimer correctement un problème est la première étape de la solution.

Mais le danger apparaît lorsque le mot ne dit plus la chose :

Assurément, on peut aussi – sans se saisir de la Chose – se battre avec les mots. Cependant, ce n’est pas là la faute du mot, mais celle d’une pensée défectueuse, indéterminée, sans teneur. De même que la pensée vraie est la Chose, de même le mot l’est aussi, lorsqu’il est employé par la pensée vraie. C’est pourquoi, en se remplissant du mot, l’intelligence accueille en elle la nature de la Chose.

Hegel, Philosophie de l’Esprit

Aujourd’hui, nous constatons de plus en plus que la pensée revendicatrice est non seulement sans teneur, mais aussi essentiellement irrationnelle et de nature magique lorsqu’il est revendiqué que « tout est culture », y compris la nature, et donc soumis à la seule volonté individuelle ou collective dans l’illusion sa toute puissance créatrice ex nihilo.

Un exemple parmi des milliers d’autres issus de collectif ou d’individus exprimant une pensée magique.

Cette pensée magique et irrationnelle se répand et elle constitue un réel danger : individuel, collectif, social ou économique (effets sur les entreprises et les performances). Ses expressions sont nombreuses et cherchent la rationalisation, l’écriture inclusive avec l’argumentaire associé en est un exemple dans sa revendication performative où l’action sur le signifiant est supposé agir sur la chose, comme une déclinaison moderne de la théorie magique des signatures, qu’importe si au passage le signifié est malmené et que sens et symboles soient rendus inaccessibles.

En effet, le risque certain de ce danger est que le verdict de la réalité sanctionnera très durement et l’illusion magique et ses œuvres inconsistantes en les punissant de toutes les déconvenues possibles.

Une des questions qui se pose est celle de l’argument originel.

Il nous semble que l’oeuvre de Bourdieu dans le succès qu’elle a rencontrée, et qui a échappé à son auteur, peut être désignée comme une de ces sources de la pensée magique actuelle, principalement l’ouvrage « La domination masculine ».

Bourdieu, sans en être forcement l’inventeur, a été un promoteur très important de tout (ou presque) ce vocabulaire précédemment évoqué qui a donné les marqueurs et les éléments de langage aux tenants de la pensée magique contemporaine.

Pourquoi désigner Bourdieu comme une source de la pensée magique ?

Dans le préambule de son ouvrage, La domination masculine, nous trouvons l’affirmation suivante :

Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu’habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité et qui s’impose parfois à la recherche elle-même.

Pierre Bourdieu, La domination masculine

Notre hypothèse est que cette affirmation est fondatrice de la pensée magique contemporaine indépendamment des intentions éventuelles autres de son auteur qui la tempéreraient en considérant l’ensemble de son oeuvre abondante.

En effet, livrée, appropriée, saisie et instrumentalisée à des fins politiques ou exploitée par les pulsions ou les hubris individuels qui y trouvent commodément le camouflage intellectuel offert par un auteur majeur très difficilement accessible, nous désignons cette affirmation comme un fondement de la pensée magique nichée au cœur même du vademecum que constitue La domination masculine.

Cette affirmation se décompose dans les 3 temps d’une lecture d’ordre magique et elle permet l’annonce de l’avènement d’un Logos créateur supposé opératif et accessible à l’individu :

  • 1-Prémisse incantatoire
  • 2-Proposition de nature magique
  • 3-Affirmation de l’effectivité magique

1-Prémisse incantatoire

Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu’habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité et qui s’impose parfois à la recherche elle-même.

Pierre Bourdieu, La domination masculine

Considéré dans son ensemble, nous en affirmons la nature :

  • Incantation : Formule magique (récitée, psalmodiée ou chantée, accompagnée de gestes rituels) qui, à condition qu’on en respecte la teneur, est censée agir sur les esprits surnaturels ou, suivant les cas, enchanter un être vivant ou un objet (opérée par un enchanteur ou un sorcier, et qui a un caractère soit bénéfique soit maléfique) (in TLFI)

Se décomposant d’une part en : (1A.) Résultat constaté et r-appelé :

« Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, »,

Où pointe très nettement le caractère magique par l’effet en nature :

Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion : « La magie nous paraît donc se résoudre en deux éléments : le désir d’agir sur n’importe quoi, même sur ce qu’on ne peut atteindre, et l’idée que les choses sont chargées, ou se laissent charger, de ce que nous appellerions un fluide humain. »

Et d’autre part en : (1B.) Méta-force sociale agissante i.e. un fluide humain :

« un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social« 

où le caractère magique s’affirme dans ce qui s’apparente au fluide humain de Bergson ou à l’égrégore cher aux occultistes :

 Egrégore :« force engendrée par un puissant courant spirituel et alimentée ensuite à intervalles réguliers, […]  Dans l’invisible hors de la perception physique de l’homme, existent des êtres artificiels, engendrés par la dévotion, l’enthousiasme, le fanatisme, qu’on nomme des égrégores. »

Ambelain, La Kabbale pratique

2Affirmation de l’effectivité magique

Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu’habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité et qui s’impose parfois à la recherche elle-même.

Pierre Bourdieu, La domination masculine

Nota, comprendre : « Les apparences biologiques et les effets bien réels […] se conjuguent » […]

Cette section constitue un pivot opératif :

  • Pivot :  Désigne un élément, un point, matériel ou fictif, servant de support à un mouvement rotatif, et parfois le mouvement de rotation lui-même. (in TLFI)
  • Opératif :  en théologie, propre à produire des effets. (in TLFI)

La relation entre les effets et les causes se renversent c.-à-d. que l’arbre des causalités désormais se parcourt à rebours : l’ancien effet devient la cause de ce qui l’avait créé, l’ancienne cause devient effet/produit grâce à la méta-force sociale agissante (le fluide humain de Bergson, l’égrégore d’Ambelain ou « le long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social« )

Cette section s’inscrit en plein dans l’analyse fournie par Bergson de l’approche magique par la pensée « primitive » en tant que première expression et du désir et de la narration (auto)biographique.

Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion :

« le désir d’agir […] même sur ce qu’on ne peut atteindre, et l’idée que les choses sont chargées, ou se laissent charger, de ce que nous appellerions un fluide humain »

« les faits physiques auxquels le primitif assiste en spectateur indifférent […] Il peut ne pas se représenter explicitement cette causalité naturelle ; il n’a aucun intérêt à le faire, n’étant ni physicien ni philosophe ; mais il a foi en elle et il la prend pour support de son activité. Allons plus loin encore. Quand le primitif fait appel à une cause mystique pour expliquer la mort, la maladie ou tout autre accident, quelle est au juste l’opération à laquelle il se livre ? […] Pourquoi donc introduit-il une « cause mystique », telle que la volonté d’un esprit ou d’un sorcier, pour l’ériger en cause principale ? Qu’on y regarde de près : on verra que ce que le primitif explique ici par une cause « surnaturelle », ce n’est pas l’effet physique, c’est sa signification humaine, c’est son importance pour l’homme et plus particulièrement pour un certain homme déterminé, celui que la pierre écrase. Il n’y a rien d’illogique, ni par conséquent de « prélogique », ni même qui témoigne d’une « imperméabilité à l’expérience », dans la croyance qu’une cause doit être proportionnée à son effet, et qu’une fois constatées la fêlure du rocher, la direction et la violence du vent –choses purement physiques et insoucieuses de l’humanité – il reste à expliquer ce fait, capital pour nous, qu’est la mort d’un homme. La cause contient éminemment l’effet, disaient jadis les philosophes ; et si l’effet a une signification humaine considérable, la cause doit avoir une signification au moins égale ; elle est en tout cas de même ordre : c’est une intention. »

3-Proposition de nature magique

Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu’habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité et qui s’impose parfois à la recherche elle-même.

Pierre Bourdieu, La domination masculine

Ainsi, il est affirmé que la « construction sociale naturalisée », c-a-d que la revendication naturelle est postérieure à l’expression culturelle, est le fondement de la division arbitraire (c-a-d sexuée, notons au passage la redondance qui implicitement se saisit d’elle-même pour se justifier…) qui est la nature même de la réalité et de la représentation de la réalité.

En d’autres termes, ici, il est fait la révélation d’un Logos créateur de la réalité et de sa représentation .

Ceci explique donc pourquoi l’arbre des causalités peut désormais être remonté comme il avait été affirmé plus haut (Cf 2) : ce Logos est alors accessible car social et arbitraire, et :

Agir sur le Logos permet d’agir sur la réalité.

La chose dans sa réalité et dans sa représentation, donc dans ce qu’elle a d’objectif et de subjectif, se trouve soumise au mot et à la parole.

La nature peut se soumettre à la culture et à la parole.

La pensée magique est donc possible à cette source.

Cette pensée magique et irrationnelle se répand comme une maladie contagieuse. Collectivement elle a des visées politiques, individuellement elle satisfait les pulsions enfantines, mais toujours elle va s’enrobant dans les emprunts d’un discours « savant », restant vide, vaine et dangereuse.

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