Témoignages

Emile – Mineur à Gardanne 2/2

Suite et fin de l’histoire de la courte vie du jeune Émile Barthélémy. Contraint par la misère, il était employé à la mine de Gardanne entre 1900 et 1905.

Il y mourut à l’âge de 15 ans.

La première partie de l’histoire : Émile – Mineur à Gardanne 1/2

Résumé : après le décès du père et du grand-père au fond de la mine, Emile se voit contraint de travailler à son tour. Il devient mineur à 10 ans malgré les efforts de l’instituteur et du curé pour le détourner de ce destin.

Dominique CECCHINI

Dans l’extrait ci-après, Paul, le père, raconte à sa fille Marie la vie de son frère Émile.

Le récit empruntera donc en alternance leur deux voix : discours pour l’un et réflexions pour l’autre.

[…]

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Émile descendit donc à la mine à l’âge où courir les prés et dénicher les nids sont des enchantements. Il menait une vie harassante, douze heures par jour dans la chaleur épaisse et malsaine, au fond de noires galeries. L’eau ruisselant le long des parois envahissait les puits et obligeait les hommes à marcher dans cinquante centimètres d’eau, ce qui rendait le travail épuisant.

Et le soleil qu’il ne voyait plus ! Seulement au cœur de l’été, à l’aube et le soir lorsque, regagnant la maison, le couchant embrasait le ciel.

L’instituteur, bouleversé par le sort de son protégé, l’invitai le soir et, autour de la lampe, transmettait à Émile tout ce que l’instruction lui avait apporté. Il lui parlait des droits de l’homme, des philosophes : Rousseau, Voltaire ; de la Révolution française, des acquis qu’elle avait apportés à l’humanité et pourquoi tant d’hommes avaient péri pour qu’elle triomphe ; de Marx, d’Engels…

Émile grandit et devint un athlète à la carrure impressionnante. Pas plus qu’il n’avait eu d’enfance, il n’eut d’adolescence ; il devint un homme brusquement.

Cela était dû à sa stature, mais surtout à son extrême maturité d’esprit qui, à quatorze ans, lui en faisait paraître vingt.

Il avait un beau visage énergique, le teint pâle, des cheveux noirs et souples d’où s’échappait toujours une mèche qui barrait son vaste front.

Mais ce qui frappait le plus en lui, c’était son regard : de grands yeux sombres où étincelait sa vive intelligence.

Les filles commençaient à couler vers lui un œil velouté, mais il n’en avait cure, trop occupé à lire, à s’instruire, à aider plus malheureux que lui.

Sa profonde humanité l’obligeait à vivre sa vie à travers celle des autres.

Il s’emportait souvent, violemment révolté de vivre dans une société qui permettait l’asservissement des enfants et jurait d’employer toutes ses forces pour que cela ne soit plus.

Les adultes l’acceptèrent dans leur cercle, le prirent en estime, se référant de plus en plus à lui pour leurs problèmes, sachant d’instinct qu’il serait un meneur d’hommes et le seul capable de pouvoir les aider à sortir de cet asservissement.

Émile, alors, repris le flambeau et continua ce que son père avait ébauché.

Il essayait, au sortir des puits, de rassembler les « Gueules Noires » qui remontaient épuisées de leur enfer, les persuadant de s’unir afin d’obtenir : le droit à la sécurité, le respect de leur personne, et leur expliquer que leur seule force résidait dans leur solidarité pour lutter contre les abus dont ils étaient victimes et contre l’égoïsme des possédants.

Il fallait l’entendre raisonner ou haranguer ; sa dialectique était étonnante, il avait l’aisance d’un tribun et galvanisait son auditoire.

Les hommes, subjugués, écoutaient cet adolescent volontaire qu’ils respectaient, mais par peur des représailles, se dispersaient…

La misère était grande, ils étaient terrorisés par la crainte de perdre leur emploi et aussi par le souvenir de grèves de mineur qui avaient été sauvagement réprimées.

Émile ne se décourageait pas et continuer à lutter contre un patronat puissant et impitoyable et contre certains mineurs, rétrogrades ou serviles, qui ne comprenaient pas ou ne voulaient pas comprendre. C’est cela qui le peinait le plus : être en lutte contre ceux qu’il défendait…

– Je ne parlerai pas toujours dans le vide ! disait-il… et la graine que je sème finira bien par fleurir sur le noir talus de la misère…

Elle commença à fleurir : timidement, quelques hommes stimulés par son énergie, s’enhardirent et vinrent se joindre à lui ; ses idées se propageaient doucement. Une ébauche de syndicat commençait à se structurer…

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Quand il eut quinze ans, il travaillait dans une galerie dont le toit craquait dangereusement et qu’il aurait fallu boiser d’urgence afin d’éviter une catastrophe. Il le demanda au porion, qui promit de transmettre… au chef mineur… Mais les requêtes étaient oubliées….

Le danger grandissant, Émile s’en vint voir le chef d’exploitation. Il fut éconduit, accusé de chercher un prétexte pour ne pas travailler :

– Reprenez votre travail, sinon…

Toujours la même menace ! Les mêmes arguments ! La même morgue ! boiser aurait coûté quelques centaines de francs… A l’époque, on faisait peu cas de la vie des hommes…

Et personne ne vint l’aider, ni le soutenir, par peur du licenciement.

Le lendemain, dans l’aube blafarde et glacée, il descendit avec les hommes. Deux heures plus tard, le plafond s’écroulait sur eux. Le bruit terrible, le formidable souffle et les hurlements se propagèrent dans les galeries avoisinantes et les hommes se précipitèrent au secours de leurs camarades ensevelis.

J’avais alors dix ans, reprit mon père visiblement ému, et poussais à mon tour les wagonnets dans la mine.

Je me ruais dans la galerie accidentée… Et là, je vis mon frère dont la tête, les bras et le haut du buste émergeaient d’une montagne de rocs noirs qui l’écrasait. Il hurlait de douleur et criait aux hommes :

– Faites quelques choses, dégagez moi !… J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir… Aidez-moi ! J’ai encore tant de choses à accomplir… Aidez-moi…

Dans l’affolement général et dans le nuage de poussière qui flottait, personne ne m’avait remarqué et je pleurais amèrement en assistant à l’agonie de ce frère tant aimé.

Lorsqu’on voulut m’arracher à cette tragédie, je m’élançais sur Émile, essayant d’étreindre mon malheureux frère qui, rassemblant ce qui lui restait de souffle, me dit :

– Paul, il ne faut plus que de telles choses se renouvellent. Il ne faut plus que nous ne mourions pour rien. Reprends la lutte, aide les hommes à sortir de cet enfer… Tu le feras Paul ? Tu le feras ? Promets-le-moi !

Réprimant les sanglots qui m’étouffaient, je lui dis :

– Je te le jure, Émile, que je me battrai, que je lutterai de toutes mes forces et que j’y parviendrai !

Le bruit de sa respiration devint effrayant, un affreux gargouillis sortit de son thorax écrasé et des flots de sang coulèrent de sa bouche.

On m’arracha de lui pour que je ne le vis pas mourir.

Émile s’éteint dans d’horribles souffrances : il avait quinze ans. »

J’étais bouleversée et je regardais mon père, très ému, qui s’était arrêté de parler. Deux larmes descendaient sur ses joues, ses lèvres tremblaient. Il fit un effort, avala péniblement sa salive, et reprit :

« – Je n’ai jamais oublié, et au fond de mon cœur, gravée comme au fer rouge, cette scène guida toute ma vie comme un phare. Je pris le relais dès que mon âge le permit et combattit afin d’accomplir l’œuvre entreprise par Émile. Ne plus accepter d’être des bêtes de somme, mais des hommes conscients de leur valeur et de leur dignité. Je fus licencié, mais rien ne pouvait plus arrêter la roue qu’Émile avait mise en marche et qui avançait inexorablement. D’autres hommes ont œuvré et œuvrent encore, comme Emile, qui aurait pu être si grand et que la misère contraignit à mourir à quinze ans, sous des tonnes de roches noires. »


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[1] « Au pied de la montagne bleue »,  Marie Randi  – 1989  –  Editions Jean-Michel Garçon  – ISBN 9 782950 284730

Livre de chroniques familiales retraçant les souvenirs de toute une époque marseillaise et provençale révolue. Très intéressant. A lire, si vous pouvez le trouver et si vous êtes amateur du genre (et du style…).

L’extrait ci-dessus relatant la vie d’Emile à été mis en ligne avec l’autorisation des enfants de l’auteure.

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Source des images dans l’ordre de leur apparition dans l’article :

« vue d’une mine de charbon https://pixabay.com

« http://commons.wikimedia.org/wiki/File:In_the_tunnel_of_a_coal_mine,_Pittsburg,_Penn%27a,_from_Robert_N._Dennis_collection_of_stereoscopic_views.jpg

« http://commons.wikimedia.org/wiki/File:W._Va._coal_mine_1908.jpg

« http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Treadwell_Gold_Mine_1916.jpg

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