Témoignages

Emile – Mineur à Gardanne 1/2

Emile était mineur à Gardanne vers 1900. Il mourut à 15 ans victime d’un effondrement de galerie. Son émouvante histoire nous est parvenue et témoigne des conditions de travail d’alors.

Le quotidien, les conditions de vie et les conditions de travail des ouvriers ont été très variables au cours de l’histoire, mais une des constantes qui se révèlent est la pénibilité supportée et les risques encourus par les mineurs à toutes les époques et sous toutes les latitudes.

Emile Barthélémy est un d’eux. Employé dès son plus jeune âge à la mine de Gardanne entre 1900 et 1905, il y mourût à l’âge de 15 ans.

Son histoire est relatée dans le livre « Au pied de la montagne bleue » [1], un recueil de chroniques familiales publié à compte d’auteur.

On ne peut être indifférent à ce témoignage car il y apparaît la réalité du quotidien de cette époque, les rapports sociaux alors en place et les épreuves endurées par les mineurs et leur famille. Cette pénibilité quotidienne est à l’origine des luttes qu’ils engagèrent afin d’améliorer leurs conditions de travail et d’existence.

Voici l’émouvante et intéressante histoire d’Emile Barthélémy.

Dominique CECCHINI

Dans l’extrait ci-après, Paul, le père, raconte à sa fille Marie la vie de son frère Émile.

Le récit empruntera donc en alternance leur deux voix : discours pour l’un et réflexions pour l’autre.

« Ton arrière-grand-père travaillait dans une galerie maintenant abandonnée, qui aboutissait sous l’Estaque. Pour l’atteindre et en revenir, il lui fallait des heures de marche épuisante.

Maintenant, les mineurs partent et reviennent dans des petits trains électriques qui sillonnent la mine en tous sens ; l’extraction se fait mécaniquement, ce qui améliore leurs conditions de travail. Les syndicats, pour l’édification desquels nous avons tant œuvré, sont là pour veiller à l’application des consignes de sécurité et défendre nos droits.

De notre temps, c’était tout autre chose, rien ne nous protégeait. Ton arrière-grand-père était atteint de silicose, ton grand-père et ton oncle ont payé de leur vie l’insécurité qui régnait alors dans la mine. En cas de maladie ou d’accident, nous n’avions aucun recours, ni secours d’aucune sorte et la vie étaient très difficile. »

Mais ce qui m’étonnait le plus, c’était d’entendre les hommes qui exerçaient ce terrible métier en parler avec amour.

Pour le comprendre, il faut savoir que la mine est une véritable ville souterraine, un monde de ténèbres où les mineurs, coupés du reste de la planète, partagent journellement les mêmes périls, ce qui explique la grande fraternité qui y règne.

Très souvent, dans les conversations, on citait mon oncle Émile.

Tous en parlaient avec un grand respect. Ce garçon, mort en 1905, avait marqué sa génération d’une profonde empreinte.

[…]

« En ce temps-là, nous étions cinq enfants. Émile, l’aîné, allait sur ses dix ans, puis Marie et Julie. J’étais le quatrième, et la toute dernière, une petite sœur que maman allaitait encore.

Il y avait aussi mon grand-père, un magnifique vieillard couronné de neige, au doux regard bleu.

L’hiver, maman lui installait une chaise, et, adossé au mur de la maison, il réchauffait ses vieux os au soleil.

L’été, sur les bancs du cours, dans la fraîcheur des platanes, il surveillait nos débats et rêvait, le menton appuyé sur sa canne. Nous l’adorions car il avait une patience et une indulgence infinies, savait nous consoler et nous raconter de belles histoires.

Mon père avait trente-deux ans quand il fût tué dans la mine lors d’un coup de grisou. C’était un homme bon et intelligent, tu l’aurais aimé si tu l’avais connu. Beaucoup de gens s’adressaient à lui pour lui demander conseil ou aide, mais jamais en vain. Tu sais, les conditions dans lesquelles vivaient les mineurs, au tout début du siècle, étaient des plus précaires. Mon père luttait afin qu’ils obtiennent le droit à la sécurité, au respect de leur vie, à la dignité dans le travail.

La veille de sa mort, il se rendit à la direction de la mine afin de lui signaler, dans la galerie où il travaillait, la forte teneur du grisou et l’explosion qui lui paraissait imminente.

Il fut éconduit :

– Si vous avez peur de descendre, d’autres attendent et je n’ai qu’à lever le petit doigt pour remplacer sans délai votre équipe !

Et mon père obtempéra ; il y avait des enfants à la maison…

Il redescendit ; quelques heures plus tard, l’explosion ! Un souffle terrible ébranla la mine, balaya la galerie, tuant six hommes

Après ce drame, ma mère fut alors contrainte d’aller travailler au triage du charbon et mon grand-père, à soixante-douze ans, repris du service au fond de la mine afin de l’aider à élever ses enfants.

De Gardanne, il fallait, pour atteindre le puits Biver, parcourir quatre kilomètres, puis la cage vous descendait à cinq ou six cents mètres et plus dans les entrailles de la terre. Là partaient en tous sens des galeries d’exploitation où les mineurs, torses nus dans la moite chaleur, attaquaient au pic les parois afin d’en détacher le charbon, ce terrible lignite dont la poussière leur rongeait les poumons.

Ce charbon remplissait les wagonnets poussés par des enfants, âgés souvent de dix ans à peine, jusqu’à un rond-point où on les accrochait ensemble. Ils formaient un petit train que tiraient ces malheureux chevaux que l’on descendait dans les puits et qui ne remontaient jamais. On leur crevait les yeux car ne plus voir les cycles, ne plus distinguer l’alternance des jours et des nuits les rendaient fous. Lorsque trop épuisés par le travail et quand leurs pattes rongées par l’humidité faiblissaient, on les abattait.

Emile02_Horse_Railway_in_Coal_Mine

La galerie où fut affecté mon grand-père était si éloignée qu’il lui fallait marcher une heure pour l’atteindre, et après une épuisante journée de travail, le trajet de retour était des plus pénibles pour ses vieilles jambes.

Ces terribles conditions de vie eurent raison des forces déclinantes du vieil homme. Un soir, des mineurs le ramenèrent à la maison si épuisé qu’il se coucha pour ne plus se lever.

Ma mère compta alors sur l’aîné des enfants pour remplacer ce père qui faisait tant défaut à la maison. Émile était un garçon très précoce, vif, intelligent, bien planté. Tout jeune, il avait pris conscience des difficultés de leur vie, et sa gravité, son raisonnement étonnaient.

Lorsqu’à dix ans il eut passé son certificat d’études primaires, ma mère décida de l’envoyer pousser les wagonnets dans la mine. La vie était dure et nous étions sans ressource.

Emile03_Proctor_Coal_Co_1910

Dès que l’instituteur apprit le sort que l’on réservait à Émile, il vint voir maman et la supplia de ne pas envoyer cet enfant risquer sa vie :

– Madame, vous avez un fils exceptionnel, il est impensable d’étouffer une telle intelligence et de gaspiller de telles possibilités !

¬ Hélas, Monsieur, je ne peux subvenir à ses études, ni consentir à être séparée de mon seul soutien… Nous sommes sept à la maison et mon salaire est si bas que je ne peux nourrir tous les miens…

¬ Tout de même, attendez encore un peu ; je vais voir ce que je peux faire.

Il prit le chemin de la mine pour y rencontrer le chef d’exploitation qu’il sollicita afin d’obtenir, pour cet enfant dont le père était tombé à son service, qu’il prenne en charge ses études. Ce dernier ne consentit pas, nullement disposé à aider le fils d’un des meneurs qui avait essayé de « noyauter » ses hommes.

Ne se tenant pas pour battu, l’instituteur vint voir le curé du village :

– Monsieur le Curé, lui dit-il, nous ne sommes pas du même bord : vous un homme de Dieu, moi un laïc, mais nous mènerons le même combat car vous ne pouvez rejeter ma requête. J’ai dans ma classe un élève d’une intelligence peu commune dont la famille ne peut subvenir à ses études. Vous seul pourriez obtenir cela des dirigeants miniers.

Et le curé obtint ce que l’on avait refusé au laïc. Les études d’Émile seraient prises en charge jusqu’à sa majorité et il serait interne dans un collège d’Aix-en-Provence.

Hélas ! Ma mère, affolée à l’idée d’avoir à se séparer de cet enfant sur qui elle comptait tant, refusa…


A suivre…

————–

[1] « Au pied de la montagne bleue »,  Marie Randi  – 1989  –  Editions Jean-Michel Garçon  – ISBN 9 782950 284730

Livre de chroniques familiales retraçant les souvenirs de toute une époque marseillaise et provençale révolue. Très intéressant. A lire, si vous pouvez le trouver et si vous êtes amateur du genre (et du style…).

L’extrait ci-dessus relatant la vie d’Emile à été mis en ligne avec l’autorisation des enfants de l’auteure.

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Source des images dans l’ordre de leur apparition dans l’article :

« https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Meunier_-_Mineur_devant_la_mine.jpg

j-ai-perdu-la-source-ce-sont-des-choses-qui-arrivent-mea-culpa

« https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Horse_Railway_in_Coal_Mine.jpg

« https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Proctor_Coal_Co_1910.jpg

(4 commentaires)

  1. Je suis émue de relire, sur ce site, une partie de l’histoire de mon aïeul Emile. Je repense à ma grand-mère, auteur de « Au pied de la montagne bleue », qui ne tarissait jamais de récits dès qu’il s’agissait de raconter des histoires, notamment celles de sa famille fortement ancrée à Gardanne. Ces histoires, elles les a transmises comme elle a pu, jusqu’à écrire ce livre vers la fin de sa vie, imprégnant ses enfants et petits enfants à la fois de la gravité de ces destins mais aussi de ce qu’elle considérait comme un moyen d’émancipation de l’humain : les arts, la culture, toutes choses dont les siens ont été privés.
    Face au cynisme du monde dans lequel nous vivons, se rappeler les idéaux et les combats des anciens nous permet peut-être d’avoir la persévérance nécessaire pour inventer de nouveaux moyens de résister, d’avancer malgré le désenchantement du monde, et ce quel que soit notre monde (je pense au film documentaire « Demain », par exemple).
    Merci pour cet hommage.
    Isabelle+++

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    1. Merci pour ce commentaire très touchant.
      Cette transmission familiale, ce besoin d’accéder à autres choses que la terrible condition à laquelle se voyaient ravalés les individus, c’est tout ce qui perce dans cette histoire d’Emile.
      C’est un témoignage qui m’avait ému lorsque je l’avais lu il y a 10 ans, qui m’émeut encore, cela parle d’une époque pas si lointaine car se promener dans Gardanne ou des villes similaires de France ou de Navarre nous fait poser les pas dans les traces d’Emile, de tous les Emile, il suffit de regarder et d’écouter. L’émotion venait aussi des échos avec ma propre histoire, proche ou non, comme une fraternité qui parle et qui rapproche.
      Combien d’Emile y-a-t-il eu ?
      Combien d’Emile y-a-t-il encore ?
      Ce sont bien toutes ces questions qui se posent, celles de l’histoire, de la mémoire, de la transmission qui donnent du sens, de la cohésion et de la matière aux choses pour pouvoir vivre pleinement et avoir la force de résister si besoin…
      Et je crois bien que le besoin se fait sentir…
      Dom. C.

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