Témoignages

1+1+1+1+1+…

Le 7ème continent de déchets a été réellement médiatisé à partir de 2006. Pourtant ces phénomènes d’accumulations océaniques sont connus de longue date tel qu’en témoigne Henry de Montfreid par exemple.

En 2006, il avait été question dans la presse américaine d’une mystérieuse île de déchets qui s’était formée dans le Pacifique. Cette plaque de détritus d’une superficie estimée à plusieurs dizaines de milliers de km² [1] avait été baptisée « The Great Pacific Garbage Patch » ou « The Pacific Trash Vortex » .

Cette plaque s’est formée à la faveur de courants océaniques concentriques qui concentrèrent en une même zone les déchets, essentiellement plastiques, de décennies d’activité humaine et Greenpeace a conduit plusieurs missions d’évaluation de ce phénomène.

La discussion est était vive entre ceux qui « y croient » « y croyaient »et ceux qui « n’y croient pas » « n’y croyaient pas », en effet, la difficulté à fournir des preuves photographiques du phénomène alimente alimentait le débat.

[NDLR 2019 : la discussion était vive en effet… Aujourd’hui elle n’a plus lieu d’être : la chose est acquise. Mais il faut se souvenir que les tenants des différentes hypothèses s’écharpaient alors.]

Quiconque a constaté le triste spectacle d’une crique potentiellement mais à la grève souillée de monceaux de détritus variés peut imaginer à quel point les phénomènes d’accumulation et de répétition ont un impact environnemental très fort et malheureusement souvent irréversible. Ces effets dépassent largement la perception que l’individu isolé dans les limites de lui-même peut avoir des conséquences de ses propres actions.

Qu’un individu jette au vent un emballage quelconque pourrait a-priori sembler négligeable et acceptable si on se fie à un jugement de prime abord trompeur.

Mais les hommes étant frères, mille individus agissant de même deviennent chacun les complices d’une action collective qui ne pourra plus être négligée.

La nécessité de la responsabilité individuelle prend alors tout son sens et considérer les erreurs des autres pour s’autoriser l’égarement ne pourra jamais être acceptable.

Pourtant, ces phénomènes d’accumulation sont connus depuis très longtemps.

Henry de Monfreid, aventurier et écrivain, en témoigne et cela se passe il y a presque 100 ans. Le texte  ci-dessous est issu de son excellent livre  La Croisière du Hachich et résume parfaitement les processus à l’œuvre .

L’auteur  décrit, dans une inspiration visionnaire, à quel point la dégradation des déchets, échappant à la conscience du producteur, pénètre l’environnement.

Rappelons que ce témoignage date du début du XXe siècle et que les matières plastiques et autres polluants contemporains n’existaient pas encore ou n’étaient pas encore autant répandus, la perspective donnée par les décennies écoulées et nos connaissances actuelles devient abyssale…

« […]

Mais si les vents du sud-est sont rares au golfe de Suez, quand ils soufflent c’est avec une violence de tempête et une mer énorme, courte et hachée se forme en moins d’une heure.

Il fait encore jour, heureusement, mais, malgré l’éclat du soleil et la pureté du ciel, je ne me fais aucune illusion sur la violence de l’ouragan contre lequel nous aurons à lutter cette nuit. Inutile de batailler à la cape, il est préférable d’aller me mettre à l’abri de côte, derrière le cap Abou-Deredj.

Il est devant moi et une seule bordée m’y porte.

Terre désolée, aride, prodigieusement lumineuse dans cette symphonie en tons dorés de la terre d’Egypte, mais, avec cette horrible ligne téléphonique courant au bord de la mer, elle perd sa seule grandeur, la solitude. Le charme est rompu. Je ne vois plus qu’un pays monotone et sans âme, comme un décor en ciment armé.

La mince plage qui sépare la mer du désert rocailleux est bordée d’une végétation étrange. Avec la jumelle je distingue des amoncellements d’épaves hétéroclites, de toutes les choses ayant pu flotter. Pour les marins désœuvrés que nous sommes, résignés à attendre la renverse du vent, rien n’est plus passionnant que d’aller examiner de plus près ces merveilles.

Sans doute les courants du golfe, aidés par les vents du nord, ont jeté là tout ce que l’eau a pu porter.

En bordure de ces déserts, devant ces montagnes arides aux ravins privés d’eau, où seules les ombres des rochers tournent et s’étendent au rythme immuable du soleil, dans ce paysage desséché d’un monde indifférent à la vie, tous ces pauvres déchets deviennent la poignante image du sort de l’œuvre humaine devant l’univers, et de la vanité de son agitation dans le temps.

Nous trouvons là de tout ; des balais, des porte-serviettes, des débris de meubles, des nattes et des remparts de caisses vides. Les unes viennent du Japon, d’autres de Norvège, de Constantinople, de Marseille, d’Australie, du Canada… le monde entier est là.

Les plus anciennes, tout en arrière, repoussées, semble-t-il, par les nouvelles venues, tombent en poussière, anonymes, elles retournent à la forme primitive, elles s’incorporent au désert, elles entrent dans l’éternité.

Au contraire, celles que la mer vient de déposer et d’abandonner sur le sable, mouillées chaque jour par la marée qui se retire, luisent au soleil comme un bois neuf et affirment orgueilleusement leur personnalité : le nom de la Maison Durant et Cie, les gloires de son industrie, resplendissent au soleil en inscriptions impératives comme pour affirmer leur prestige dans ce lieu étrange où tout semble les ignorer.

Mais, peu à peu, les lettres s’effacent, mangées par ce qui les faisait resplendir, comme si la caisse perdait ses illusions ; elle vieillit, devient simple planche, pauvre bois privé de vie, mais rappelant encore le grand arbre, né de la terre et tombé sous la hache des hommes. Puis, ce bois où restait encore un souvenir du passé devient à son tour poussière et le vent le rapporte au sable du désert.

Et ainsi sera-t-il un jour de toutes les maisons Durand du monde et de toute l’œuvre humaine, tandis que ces mêmes collines, toujours, verront tourner et s’étendre les mêmes ombres au fond de leurs ravins privés d’eau.« 

Henry de Monfreid, la Croisière du Hachich

Dominique CECCHINI

[1] Dans un premier jet de cet article il avait été avancé le chiffre erroné de 60 000 km², ce qui est, après vérifications, très en dessous de la réalité (V. les commentaires)..

(2 commentaires)

  1. Le phénomène est tout à fait envisageable. Cependant je reste sceptique sur la superficie et surtout sur l’absence de preuve… Comment croire qu’en 2010 aucune technologie ne puisse photographier un amas de déchets de 60 000 km² ?! Et un individu qui jette au vent un emballage, cela n’est ni négligeable, ni acceptable, c’est stupide.

    J'aime

    1. Bonjour,

      merci pour ce commentaire pertinent.

      Je suis bien d’accord, le phénomène est tout à fait envisageable et quiconque a observé comment se comportent ses céréales dans son bol de lait le matin après l’avoir remué peut, en faisant preuve d’imagination, concevoir plus ou moins ce que cela peut donner à l’échelle de l’océan.

      Les illustrations suivantes sont issues de : http://oceans.greenpeace.org/en/the-expedition/news/trashing-our-oceans/ocean_pollution_animation

      On voit bien tout d’abord la direction des courants océaniques :

      Et le cheminement des déchets depuis leur rejet jusqu’à leur destination au cœur du vortex :
      Après 6 mois :

      Après 2 ans :

      Après 4 ans :

      Après 6 ans :

      Concernant la superficie, après avoir un peu cherché, car le chiffre que j’ai avancé l’a été sur la base de mes souvenirs, elle serait proche de celle du Texas, soit 696 000 km² d’après wikipedia, je serai donc bien en dessous de la réalité… Cela semble vraiment énorme mais pour autant pourquoi pas dans la mesure où les échelles en jeu dépassent l’entendement.

      A priori, la difficulté à photographier le phénomène semble incroyable mais s’expliquerait par sa nature même : l’image de plaque ou d’île est trompeuse car il est essentiellement question de concentration de polluants dégradés et fractionnés et non d’objets flottants. La plaque se définie donc par une concentration de particules dans une zone océanique en considérant son épaisseur et non seulement sa surface. Ceci expliquerait l’impossibilité à produire une image satellite, je trouve néanmoins aussi la chose étonnante dans la mesure ou l’analyse des images prises par satellites peut donner de nombreuses informations (température, concentrations diverses,…). Il doit y avoir des difficultés techniques insurmontables que j’ignore.

      On peut trouver pas mal d’informations sur internet sur la question, mais peu semble réellement sérieuses, toutefois j’ai retenu :

      Un dossier du New York Times sur les détritus dans les océans : http://www.nytimes.com/2008/06/22/magazine/22Plastics-t.html?_r=2&oref=slogin

      La page de Greenpeace sur ce phénomène de concentration océanique : http://www.greenpeace.org/international/campaigns/oceans/pollution/trash-vortex/?MM_URL=http://oceans.greenpeace.org/en/our-oceans/pollution/trash-vortex

      Et un reportage d’ABC News : http://www.youtube.com/watch?v=uLrVCI4N67M

      De quoi se faire déjà une idée.

      Mais c’est vrai que par ailleurs sur internet, il y a un débat entre ceux qui y croient et les autres… Un peu comme sur la question du réchauffement climatique.
      A chacun de se documenter et de se faire son idée.

      Cependant, l’objet de mon article était moins de traiter de la Great Pacific Garbage Patch que de livrer une courte réflexion sur la responsabilité individuelle. D’autant qu’il est difficile de dire « je ne sais pas »…
      Ainsi, quand je parlai de négligeable, je parlai bien sûr en terme de perception individuelle, l’enjeu est que chacun prenne conscience de ses actes pour contribuer à l’amélioration de la situation et à la réduction des risques.
      Jeter un emballage au vent est donc en effet non seulement stupide mais aussi dans une certaine mesure criminel.

      Le texte d’Henry de Monfreid me semblait en ce sens particulièrement parlant sur ce qui est en jeu.

      @ bientôt.

      D.

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